Deux BD, deux ambiances : notre avis sur Le Voisin grognon et Une dernière partie de Flipper
La collection Aventuriers d’Ailleurs des éditions Bamboo continue d’enrichir son catalogue avec des bandes dessinées venues du monde entier, mettant à l’honneur des auteurs aux univers graphiques et narratifs très variés. Nous avons eu la chance de découvrir deux de ses dernières parutions : Le Voisin grognon, de l’autrice allemande Joséphine Mark, disponible depuis le 1er juillet 2026, et Une dernière partie de Flipper, du Danois Rune Ryberg, paru fin mai. Deux ouvrages qui n’ont absolument rien en commun sur le papier, mais qui, chacun à leur manière, parlent des relations humaines, de l’amitié et de la façon dont les autres peuvent profondément nous transformer.
Le Voisin grognon : une ode à la gentillesse et au vivre-ensemble
Récompensée en Allemagne pour plusieurs de ses œuvres jeunesse, Joséphine Mark s’est forgé une identité visuelle immédiatement reconnaissable, mêlant personnages expressifs, humour et attachement. Avec Le Voisin grognon, elle signe un récit accessible à tous, porté par un message universel. La couverture annonce immédiatement la couleur : d’un côté, Tinegueli, une adorable petite héroïne débordant de bonne humeur, et de l’autre, un nouveau voisin à l’air bien trop sévère, venu s’installer dans un village où tout le monde semble vivre en parfaite harmonie. Ici, les habitants se retrouvent, partagent des glaces, discutent, s’entraident, jusqu’à l’arrivée de ce mystérieux personnage qui préfère rester enfermé chez lui, râler et repousser toute tentative de contact.

Tout au long du récit, Tinegueli multiplie les initiatives pour briser cette carapace : jeux, pâtisserie, cerf-volant, promenades… Rien ne semble fonctionner dans un premier temps. Pourtant, derrière cette mauvaise humeur permanente, l’autrice laisse progressivement entrevoir une profonde solitude et une difficulté à s’ouvrir aux autres. Sous ses airs de conte jeunesse, Le Voisin grognon évoque finalement un sujet très actuel : celui de l’isolement. Dans une société où beaucoup préfèrent parfois se replier sur eux-mêmes, Joséphine Mark rappelle avec beaucoup de tendresse que les plus belles rencontres naissent souvent lorsqu’on ose aller vers l’autre. Visuellement, l’album est un véritable plaisir. Les couleurs éclatantes, les personnages attachants et les décors chaleureux participent à cette atmosphère réconfortante. Une lecture pleine de bienveillance, qui donne le sourire et rappelle que quelques gestes simples peuvent parfois changer une vie.

Une dernière partie de Flipper : chronique électrique d’une amitié aussi forte que dangereuse
Changement complet d’ambiance avec Une dernière partie de Flipper, signé par le Danois Rune Ryberg, auteur et illustrateur au style graphique particulièrement singulier. Connu pour ses expérimentations visuelles et son goût pour les récits atypiques, il livre ici une œuvre largement inspirée de ses propres souvenirs et de sa passion pour les salles d’arcade. Dès les premières pages, le ton est donné : une course-poursuite effrénée digne d’un film d’action propulse le lecteur dans les années 1990, aux côtés de Bass et Rick, deux amis inséparables qui passent leur temps à multiplier les bêtises et à repousser les limites.
Très vite, l’album dépasse le simple récit d’adolescence. Derrière les frasques des deux héros se dessine une réflexion sur l’influence que certaines rencontres peuvent avoir sur une vie. Rick est à la fois un moteur et un danger pour Bass. Il l’encourage à sortir de sa coquille, à vivre pleinement et à prendre des risques, mais l’entraîne également dans des situations de plus en plus périlleuses. Leur relation oscille constamment entre admiration, loyauté, fascination et dérive, rendant leurs échanges clairement crédibles.

Dans plusieurs interviews, Rune Ryberg explique avoir voulu retranscrire en bande dessinée les sensations procurées par les flippers : le vacarme des lumières, les rebonds incessants de la bille, le chaos permanent qui oblige le joueur à rester concentré malgré l’avalanche d’informations. Cette philosophie se retrouve jusque dans la mise en page. Les cases explosent parfois, les couleurs saturées se répondent, les cadrages deviennent extrêmement dynamiques et donnent au lecteur l’impression de vivre l’action plutôt que de simplement l’observer.
Cette mise en scène très cinématographique rappelle parfois le cinéma américain des années 1990 et 2000. Certains enchaînements évoquent même, par leur énergie et leur découpage, des réalisations de David Fincher, notamment Fight Club, où l’urgence, le mouvement et le désordre participent pleinement à la narration. Malgré ses plus de 230 pages, l’album ne connaît quasiment aucun temps mort. Sous ses airs de récit nostalgique consacré aux salles d’arcade, Une dernière partie de Flipper parle surtout de cette période charnière où l’on construit sa personnalité, où l’amitié semble pouvoir tout justifier et où l’on réalise parfois trop tard que certaines rencontres peuvent autant nous faire grandir que nous entraîner vers le pire.

Tout oppose, en apparence, nos bandes dessinée du jour, mais elles partagent finalement un même fil conducteur : celui des liens que l’on tisse avec les autres, capables aussi bien de nous réparer que de nous transformer. Deux très belles découvertes, complémentaires dans leurs émotions comme dans leurs approches, que nous vous recommandons sans hésiter.
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